
L'Étoile du matin
par Gildas Mergny
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Épisode 1
Les premiers rayons du soleil s’arrachèrent de l’horizon et peignirent la campagne en contrebas d’un voile orangé. Ils dérobèrent aux bosquets et aux talus une ombre paresseuse qui s’étira en un mouvement fin et obscur.
Ce serait une belle journée. Les bourrasques de la veille avaient chassé les nuages vers le sud et les gazouillis des oiseaux avaient remplacé le clapotis confus du déluge sur les feuilles des arbres.
Nadejta aimait les matinées douces qui suivaient les nuits tempétueuses. Assise au sommet de la colline, elle observait les animaux de la forêt quitter leur tanière, leur tronc, ou leur grotte. Ils daignaient s’aventurer à l’air libre pour inspecter les ravages de la pluie et du vent nocturnes.
À quelques centimètres de la jeune fille, une musaraigne s’extirpa elle aussi du trou où elle avait élu domicile. De sa petite frimousse allongée, elle tâtonna le sol autour d’elle, puis jugea que la voie était libre. Elle se dandina quelques secondes pour se débarrasser des gouttelettes de pluie logées dans son pelage brun avant de s’immobiliser en réalisant qu’elle n’était pas seule.
— Bonjour, la salua Nadejta. Tu es venue admirer le lever du soleil avec moi ?
La musaraigne plissa le museau. Elle tentait de déterminer s’il lui fallait s’approcher ou déguerpir au plus vite.
— N’aie pas peur. Je ne resterai pas très longtemps. C’est que… J’attends quelqu’un.
Le rongeur passa furtivement sa patte derrière son oreille et se décida à franchir les quelques centimètres qui le séparaient de Nadejta. Un chatouillement agréable titilla les doigts de la jeune fille lorsque la musaraigne escalada ses mains posées contre la terre. Le petit animal vint se loger sur son genou replié pour profiter du belvédère.
— Tu es une drôle de créature, toi. Tu peux rester là jusqu’à ce qu’il arrive. Il ne devrait plus tarder maintenant. On s’était dit au lever du soleil. J’ai tellement hâte… On ne s’est pas vus depuis trop longtemps. La Lune s’est déjà levée quatre fois depuis notre dernière rencontre. Je ne suis pas de nature impatiente, pas du tout. Mais, lui… Je l’ai attendu toute ma vie, tu comprends ?
Le rongeur replia ses minuscules oreilles, contemplant toujours les jeunes rayons du soleil.
— Mon Kliment… Non, non. Pas ser Kliment, ou monsieur Kliment. Juste Kliment. Mes sœurs disent que je me trompe. Que j’aurais dû m’enticher d’un seigneur ou d’un châtelain. Mais moi, je sens au fond de moi que c’est lui, le bon. D’ailleurs, Metret est du même avis. Tu sais… Elle m’a déjà confié que c’était moi sa fille préférée.
Nadejta dodelina de la tête, comme pour renforcer ses dires. La pierre précieuse suspendue au centre de sa boucle d’oreille vint choquer contre l’anneau métallique.
— Mes sœurs sont de vraies hypocrites… Ce sont elles qui ont jeté leur dévolu sur les premiers hommes à s’aventurer dans la forêt. Heureusement que c’est à moi que revient la responsabilité de Xotaris ot Pitarett. Ce soir… C’est notre dernière chance, tu comprends ?
La musaraigne se détourna de l’aube et plongea ses petites pupilles noires dans celles de la jeune fille. Nadejta savait que comme tous les rongeurs, sa nouvelle amie ne percevait que quelques nuances de gris, de jaune et de bleu. Elle ne pourrait donc pas voir le vert profond de ses yeux à elle.
« D’un vert que l’on aurait emprunté au jade le plus sombre », les décrivait Metret.
Le petit animal entreprit d’aller examiner ces pierres précieuses de plus près, mais un bruissement se fit entendre dans les buissons à l’entrée de la clairière. Aussitôt, la musaraigne décampa. Elle trouva refuge dans une fente de l’autel en granit à quelques mètres de là.
— Neige ! Eh, Neige !
Un sourire naissant sur le coin des lèvres, Nadejta se leva. Il était venu. Bien sûr qu’il était venu. Et comme à son habitude, il lui était impossible de prononcer correctement son prénom. Elle ne s’en offusquait pas. Après tout, elle non plus ne pouvait parler la langue des villageois. Le bulgare lui paraissait un idiome barbare, saccadé et peu chantant. Elle s’était cependant attelée à en apprendre les rudiments pour communiquer avec Kliment.
— Tu es là, murmura celui-ci, d’un regard amoureux.
Il s’avança davantage dans la clairière et le soleil, jaunissant désormais, vint lui caresser la joue droite. Qu’il était beau : son visage doux entouré de boucles noires marquait un contraste envoûtant avec sa peau claire. Une jeune barbe discrète recouvrait ses pommettes et sa mâchoire ciselée. Cette pilosité continuait jusqu’à son torse musclé par le labeur fermier.
— Kliment, prononça-t-elle, éprise.
Les yeux rieurs de l’adolescent, d’ordinaire marron, s’imbibaient de vert au soleil. Même s’il portait, ce jour-là, de vieux haillons qui avaient appartenu à son père, Nadejta devinait les puissants pectoraux qu’elle désirait sentir tout contre sa poitrine, malgré elle.
Les deux jeunes gens s’étreignirent. Cela faisait plusieurs jours qu’ils ne s’étaient pas vus. Au village, on commençait déjà à parler. Kliment n’était pas encore marié. Il avait pourtant fêté son seizième anniversaire. Et voilà maintenant qu’on le surprenait à côtoyer avec une sauvageonne du Cherni Vrah ?
— Ce que tu es belle, dit-il en prenant le visage de la jeune fille entre ses mains robustes. Et cette robe… Elle te va à merveille.
Nadejta sentit le sang lui monter aux joues. Sans pour autant avoir saisi avec précision les mots de son amoureux, elle savait qu’il l’avait complimentée.
— Metrioz, le remercia-t-elle.
À son grand dam, Kliment reporta son attention à l’autel d’Imilenn. De son plateau sombre, il surplombait la forêt du haut de la colline. Nadejta n’avait jamais été autorisée à le toucher, aussi supposait-elle simplement qu’il fût glacial. Ils s’en approchèrent, un pas après l’autre.
— C’est la fameuse table antique dont m’a parlé mon père… conclut Kliment. Je ne l’avais jamais vue auparavant. Ma grand-mère dit qu’elle est hantée, mais moi, je n’y crois pas.
Il s’approcha de l’autel en bombant le torse, comme s’il cherchait à impressionner la jeune fille. Celle-ci s’en amusa en le suivant. Elle savait qu’il n’irait pas jusqu’à poser la main sur le plateau sacré. Aucun villageois ne s’y était jamais risqué, selon Metret.
Il passa prudemment ses doigts au-dessus de la surface rocheuse, puis, comme Nadejta s’y était attendue, fit revenir sa main vers son torse. Son visage s’assombrit. Il serra la mâchoire, et observa l’autel plus en détail encore.
— Personne ne sait lire ces symboles. Certains racontent qu’ils ont été écrits par le Diable en personne. C’est en tout cas ce qu’on dit dans ma famille, ajouta-t-il en se tournant de nouveau vers son amoureuse, l’air plus serein.
Fami, ça c’était un mot qu’elle connaissait. Dans sa langue, cela se disait cadmisst. Elle prit les mains du jeune homme.
— Ma… Famille… prononça-t-elle, en faisant un pas en arrière pour les éloigner de l’autel d’Imilenn.
Kliment regagna des couleurs et un sourire fendit de nouveau ses lèvres.
— Ta famille ? Ta mère et tes sœurs ? Tu leur as parlé de moi, alors ?
— Oui.
La jeune femme accorda un dernier regard à l’autel, puis guida son bien-aimé vers l’orée des bois. L’herbe fraîche frémissait sous leurs foulées. Elle pouvait sentir les doigts de Kliment se décrisper un peu plus à chaque pas qui les éloignait de l’autel. Il n’était qu’humain après tout. Elle répéta dans sa tête plusieurs fois les mots qu’elle allait prononcer. Son cœur s’emballait déjà. Enfin, elle se lança :
— Ma… famille… te demande de venir… ce soir.
Le jeune fermier s’arrêta net. Une mine soucieuse s’inscrit sur ses traits.
— Tu veux dire que ta famille m’invite ? Dans la forêt ?
Nadejta acquiesça, soulagée qu’il comprenne si vite. Entre eux, les mots s’avéraient souvent fortuits. Elle pouvait interpréter le timbre de sa voix ; il savait déchiffrer ses gestes maladroits.
Les yeux du jeune fermier s’illuminèrent. Il s’humecta les lèvres, un peu béat. Nadejta remarqua que son regard s’arrêta sur ses seins, un bref instant. Elle en rougit d’autant plus.
— Moi, je voudrais bien, finit-il par dire en levant la tête vers l’horizon. Mais… Mon père et ma grand-mère m’interdisent de m’aventurer dans les bois après la tombée de la nuit.
Elle profita que l’attention de Kliment se perdît au loin pour admirer son cou, criblé de cette somptueuse barbiche. Elle remarqua sa jugulaire pomper nerveusement le sang vers son cœur. Ce qu’elle aurait voulu le caresser, là, à cet endroit ! Sentir le picotement du poil fraîchement rasé, le pouls notoirement accéléré par la demande qu’elle lui avait faite. C’était ce qu’elle désirait de plus cher. Qu’il l’accompagne, ce soir-là. Qu’il se joigne aux festivités familiales. Il serait même l’invité d’honneur.
— Widaym teloist ot detoyr devastro set Xotaris ot Pitarett.
Ces paroles lui avaient échappé. Kliment ne pouvait les comprendre. Mais il savait décerner l’engouement qu’elle ressentait à l’évocation de cette soirée.
— Qu’as-tu bien pu dire, Neige ? Est-ce que tu essaies de m’envoûter, maintenant ? Ou est-ce que tu cherches simplement à me convaincre de venir ? Je ne comprends pas pourquoi ta famille tient tant à me rencontrer… Je ne suis qu’un pauvre paysan, Neige.
— Oyisix dametero-la ! Ma famille… va t’aimer.
Le jeune homme réfléchit quelques instants. Nadejta se doutait que sa famille ne permettrait pas qu’il s’évade ce soir. Surtout si c’était pour se rendre dans les bois du Cherni Vrah.
— It dametera-la, marmonna Nadejta
Kliment laissa glisser son regard vers elle. Même le bruissement soudain d’une nuée de mésanges s’échappant d’un grand chêne ne vint briser l’attention amoureuse qu’il lui portait.
— Qu’est-ce que tu as dit ?
Ce fut au tour de Nadejta d’inspirer profondément. Sa poitrine généreuse s’en souleva davantage. Cette fois, le jeune homme détourna le regard avec embarras. L’Église interdisait toute œuvre de chair hors mariage en Bulgarie. Nadejta n’avait jamais vraiment accordé beaucoup d’attention au folklore local, mais elle se retrouvait elle aussi affectée par son emprise depuis qu’elle avait rencontré Kliment quelques mois plus tôt. Les sorcières ne comprenaient pas l’influence du christianisme, croyance nébuleuse et abstraite. Cependant, si elle devait s’y soumettre pour appartenir à celui qu’elle aimait, elle le ferait.
Kliment serra les poings et plongea de nouveau son regard dans le sien. Au fond d’elle, Nadejta savait qu’il ressentait la même chose.
— It demetera la, répéta-t-elle, luttant contre l’envie de presser ses lèvres contre celle de son amoureux.
Ils étaient si proches, désormais. Elle sentit le bout de ses seins la chatouiller sous sa robe de peau animale. Et lorsqu’il sourit, elle faillit fondre :
— Moi aussi, dit-il simplement.
Ils s’enlacèrent vigoureusement, pour étouffer la passion avant qu’elle ne soit trop forte. Et alors qu’il la serrait dans ses bras, la jeune sorcière leva les yeux vers le ciel.
— Alors… Tu viendras ce soir ?
Ils terminèrent leur étreinte. Le regard d’ange de son amoureux la transperçait.
« Widaym teloist ot detoyr devastro set xotaris ot pitarett » songea-t-elle.
Lorsque l’Étoile matinale avalera sa sœur de sang…
Tout se jouait maintenant. Cette nuit serait la Nuit. Les astres étaient alignés. Il fallait simplement que Kliment accepte son invitation.
Le jeune fermier serra davantage les mains de sa bien-aimée. Son père et sa grand-mère ne l’autoriseraient jamais à se rendre dans les bois… Mais lui. Que voulait-il vraiment ? Il reporta son attention à la dernière étoile encore visible dans le ciel, comme si elle détenait la réponse qu’il cherchait.
Épisode 2
Lorsque Kliment franchit le portail de la maison, le soleil déclinait déjà à l’horizon. Il ne finissait jamais sa journée de labeur à une heure aussi tardive. Comme tous les matins depuis ses onze ans, il se réveillait à l’aurore pour traire les deux vaches de la famille, atteler les bœufs pour que son père puisse travailler la terre, donner leur avoine aux chèvres et ouvrir l’enclos du chien.
Le soleil au zénith, il conduisait le chariot jusqu’au Square Slavejkov où se tenait le marché le plus important de Sofia. Son père, Dobromir, y louait un étalage, mais trop occupé avec ses propres tâches journalières, c’était Kliment qui se chargeait de vendre les choux de Syrie, les pousses de porée, les courgettes, le lait et le fromage de chèvre. Comme une partie des denrées revenait, de droit, à la ville fortifiée, le jeune fermier attendait l’arrivée des intendants pour leur donner leur dû, puis il pliait bagage et rebroussait chemin vers la ferme de sa famille à presque une heure de trajet.
Mais ce jour-là, son père n’avait pas trouvé les bœufs sanglés à son arrivée à l’étable. Les vaches avaient encore les pis boursouflés par le lait qui ne demandait qu’à être tiré. Après avoir donné un franc coup de fouet à Kliment entre les omoplates en guise de réprimande, Dobromir lui avait ordonné de se rendre au pas de course en ville avant que le marché ne ferme. Le jeune homme s’était hâté, mais sa diligence n’avait pas pu compenser son retard.
Le feu crépitait dans la cheminée quand il se courba au-dessus du fauteuil de sa grand-mère. Il l’aida à repositionner son unique jambe sur le tabouret qu’il utilisait lui-même pour extraire le lait de vache le matin, et alla déposer un baiser sur le front du bébé endormi. Il ressentait toujours un goût doux-amer en saluant son petit frère. Malgré toute l’affection qu’il lui portait, Dimo lui avait coûté sa mère.
Kliment s’installa ensuite à la table en bois et attendit qu’on l’invective encore sur son retard de la matinée.
Dobromir servit le ragoût et l’agrémenta d’un morceau de pain sec, mais appréciable. Ce fut sa grand-mère qui s’empara à nouveau du sujet entre deux gorgées difficiles de ragoût qui nourrissait davantage sa chemise de nuit que son gosier.
— Tu ne veux toujours pas dire où tu étais rendu ?
— Je voulais voir le soleil se lever.
— Mensonge ! grommela son père avant d’aspirer bruyamment une cuillerée. Stefan, le boulanger, il t’a vu ! Tout le monde est au courant, maintenant.
— De quoi tu parles ? s’agaça son fils.
— Que tu folichonnes avec une sauvageonne, tiens !
À ces mots, Tanya avala de travers. Son fils et son petit-fils se levèrent d’un même mouvement pour lui tapoter dans le dos et replacer son coussin de plumes au creux de ses reins. La matriarche s’approchait de la cinquantaine, ce qui faisait d’elle la doyenne de l’enceinte extérieure de la ville.
— Mamka mu !
— Tu fais dire des vulgarités à ta grand-mère, tonna Dobromir en se rasseyant.
Le jeune homme serrait les poings si fort que ses ongles sales s’enfonçaient dans ses paumes tout aussi crasseuses. Ça n’avait été qu’une question de temps avant que sa famille n’ait vent de ses escapades dans la forêt. Kliment avait beau s’y être préparé, il ne savait que dire à cet instant. Il sentait le rouge lui monter aux joues. La honte d’avoir été surpris l’avait réduit au silence.
— Dis-moi que ce n’est pas vrai, Kliment ! s’emporta de nouveau Tanya. Dis-moi que tu n’as pas fricoté avec une de ces barbares !
— Je n’ai fricoté avec personne.
— Ce n’est pourtant pas l’envie qui te manque, riposta son père. Tu sais ce qui arrive à ceux qui vivent dans le péché. Ils finissent en Enfer !
— Je n’ai fricoté avec personne ! répéta Kliment, plus ferme.
Son ton élevé arracha un gémissement assoupi à Dimo. La famille se tourna silencieusement vers le berceau en sapin. Le bébé ne semblait pas s’être réveillé.
Convaincu qu’avoir reprit la main dans la discussion, Kliment continua, plus apaisé :
— On n’a jamais péché, Père. Je le jure au nom de Mère.
La vieillarde et son fils se jaugèrent. Ils savaient que Kliment n’aurait pas impliqué la mémoire de sa mère s’il s’agissait d’un mensonge. Tanya renifla, et massa le moignon de son genou gauche.
— Mais pour le reste, c’est vrai. Tu t’es amouraché d’une fille de la forêt ?
— Et alors ? la défia son petit-fils. Elles ont choisi de vivre recluses, ça ne fait pas d’elles des monstres.
— Des monstres ? Non. Les monstres, ce sont de simples bêtes envoyées par le Diable. Ils ne pensent pas. N’ont pas de désir, pas de but. Non… Elles, elles sont bien pires que des monstres. Elles, ce sont des sorcières.
Le jeune homme frissonna à la grave accusation de sa grand-mère. Son père, quant à lui, interrompit son geste de mener sa cuillère à sa bouche. Il examina longuement l’expression décidée de la matriarche avant d’engloutir sa cuillerée en secouant lentement la tête.
— Tu ne les connais même pas, se défendit Kliment
— Parce que toi, tu les connais, peut-être ?
— Je connais Neige.
Il avait malgré lui prononcé son nom avec un sourire aux lèvres. Dobromir flanqua sa cuillère tordue sur la table. Les paroles de son fils lui coupaient l’appétit. Le chien bâilla ostensiblement. C’était un bâtard entre un berger du Nord-est et une autre race que personne dans la famille n’avait pu identifier. Bien loin de la dispute, il somnolait sur le sol de terre en faisant rouler les grains de poussière un peu plus vers la cheminée à chaque expiration.
— Mère souhaitait que sa bague de fiançailles me revienne, reprit Kliment avec courage. Elle voulait que je l’offre à la femme de mon cœur. Et mon cœur a décidé !
— Ta mère n’aurait jamais voulu que tu la promettes à une barbare délurée, siffla son père.
— Tu irais donc contre sa volonté, s’emporta le jeune fermier en tapant du poing sur la table.
— Dobromir, prononça difficilement Tanya.
Le fermier hébété fit signe qu’il écoutait.
— Montre-lui l’arme…
— Mère ! Ce n’est pas utile !
— Tu connais l’histoire, fils. Tu sais ce qu’elles ont fait à mon pauvre frère…
Sous l’expression intriguée de Kliment, Dobromir se leva de la table en faisant racler son tabouret sur le sol. Il rumina sous sa barbe hirsute en posant un pied devant l’autre, en direction de la cheminée.
— Tu veux savoir quel sort elles réservent aux jeunes gars comme toi ? reprit sa grand-mère.
Elle s’essuya le bout des lèvres avec le coin de son vieux manteau en peau de bouc et se redressa sur son fauteuil. Dehors, la nuit avait remplacé le jour pour de bon. Seules les flammes ardentes dans la cheminée éclairaient le visage ridé de la doyenne.
— J’avais un frère. Oh, il était beau. Il était fort… Un peu comme toi, cher petit-fils. Moi, je n’étais qu’une petiote, mais lui, il avait déjà l’âge d’épouser la fille du forgeron. Et Dieu sait qu’il l’aimait, sa petite forgeronne.
Kliment pivota sur son tabouret. L’agacement ne s’était pas estompé. Mais la curiosité l’emportait. Jamais sa grand-mère ne lui avait parlé de son grand-oncle.
« On ne parle pas d’Oncle Daniel », lui avait répété son père.
Celui-ci avait posé un genou devant l’entrebâillement de la cheminée et avait glissé le bras dans le conduit, au-dessus des flammes. On aurait dit qu’il cherchait quelque chose, son ombre se répercutant sur les murs fragiles de la maison.
— Mon grand Dan, laissa échapper Tanya, plus pour elle-même que pour son petit-fils. Ça fait plus de quarante ans, mais je n’ai pas perdu la mémoire, Kliment. Il avait l’avenir prometteur, mon frère. Il se serait bien marié ! Puis un jour… Lui et sa fiancée se sont aventurés dans la forêt.
L’émotion brisa la voix de la vieillarde. Kliment entreprit de se lever pour l’assister, mais elle indiqua qu’elle allait bien d’un rapide geste de la main.
Le jeune fermier resta posté sur l’assise de son tabouret. Le chien, à demi — réveillé maintenant, observait Dobromir, dont la sueur au visage tombait goutte après goutte dans les flammes et s’évaporait à leur contact.
— Le soir, ils ne sont pas rentrés… Le village a commencé à s’inquiéter. Ils disaient qu’ils se seraient enfuis, vivre leur vie en Italie, ou en Espagne. J’étais petite. Je ne comprenais pas pourquoi mon frère nous aurait abandonnés. Moi, je ne savais pas que la Bulgarie était dans la misère…
Tanya fut interrompue par le crépitement de la poussière qui plonge dans le feu. Dobromir extirpa son bras du conduit et en retira un objet longiligne enveloppé d’un tissu mangé aux mites.
— Katerina est revenue deux jours plus tard, seule. Son visage n’affichait que terreur et désespoir. Ses vêtements de soie cousus par sa tante étaient couverts de terre et de sang. Elle s’est écroulée sur la place du village en hurlant comme une folle ! On est tous sortis. Tous ! Son père a couru vers elle, il l’a prise dans ses bras. « Elles l’ont pris », qu’elle répétait. « Elles l’ont pris », elles l’ont souillé, et elles l’ont tué.
Le sang de Kliment se glaça dans ses veines. On lui avait conté une histoire similaire dans son enfance. Seulement, il n’en avait pas cru un mot.
— Le conte de la vierge folle ?
— Ce n’est pas un conte, petit-fils. C’est l’histoire de mon frère, ajouta-t-elle en repoussant un sanglot au fond de sa gorge. Et maintenant, on la raconte pour effrayer les enfants ! Et on en oublie la partie la plus importante. Comment tous les hommes du village se sont rendus à la table antique que leur avait indiquée Katerina. Comment ils ont vu le corps nu, et meurtri de mon Daniel. Son sang remplissait les symboles du Diable gravés dans la roche !
— Un animal, sans doute, contesta Kliment.
— Une bête, ça oui. Mais un animal, non… À côté du cadavre de mon frère, il y avait celui d’une jeune sauvageonne, avec les mêmes symboles que sur la table tatoués grossièrement sur la peau !
— Non…
— La pauvre Katerina avait perdu la tête ! Ses hurlements réveillaient tout le village pendant la nuit, elle ne mangeait plus. Elle me faisait peur, du haut de mes sept ans. On aurait dit un fantôme. Une morte-vivante ! Ces sorcières l’avaient rendue complètement folle.
— La famille de Neige est arrivée il y a dix ans, tout au plus, Grand-Mère.
— Oh, mon imbécile de petit-fils. Il y a une décennie… Le clan de ta bien-aimée n’a fait que revenir.
À ce moment-là, Dobromir déposa le tissu sur la table en un bruit sourd. Un vent violent fit claquer le volet contre l’orifice béant de la fenêtre. Le feu, déjà affaibli par la suie, frémit de nouveau. Lentement, le fermier retira les pans du tissu et dévoila ce qui se trouvait à l’intérieur. Son alliance brilla à la chétive lueur des flammes.
Un poignard. Le manche de sapin n’avait pas vieilli avec le temps, à l’instar du métal sombre qui resplendissait malgré sa couleur noirâtre.
Kliment se redressa sans le vouloir. L’arme l’appelait. Il posa ses doigts dessus et la manipula entre ses mains.
— Après que sa fille s’est pendue, le forgeron a fait venir une pierre mystique des mines les plus éloignées d’Orient. La tourmaline noire protège les mortels contre les mauvais esprits, les hérétiques, les suppôts de Satan, et les sorcières… Il a taillé toute sorte de bijoux, d’outils, d’armes pour protéger notre voisinage. Mais c’était trop tard… Les sorcières s’en étaient allées. Et elles avaient emporté avec elles deux de nos enfants.
— Mensonges ! s’écria Kliment, moins assuré cependant.
C’en fut trop pour Dimo qui choisit cet instant pour se réveiller en s’époumonant. Le chien se délogea de son morceau de terre et sortit par la porte entrouverte. Les braillements du nourrisson ne lui plaisaient guère.
Dobromir s’approcha du berceau et blottit son petit dernier contre sa poitrine, puis il adressa un regard noir à son aîné, qui respirait par profondes inspirations. Kliment tenait fermement le poignard qu’un forgeron fou de tristesse avait, un jour, cédé à sa famille. Ses narines se soulevaient nerveusement.
— Grand-Mère… Ton histoire est bien triste, mais elle ne se répétera pas. Neige m’aime. Elle et sa famille peuvent être étranges, c’est vrai. Pourtant, elles veulent me voir. Elles veulent me rencontrer. Et moi je veux leur plaire. Car ce soir, je demanderai à Neige de m’épouser !
— Tu n’auras pas la bague de ta mère, tu m’entends !
— Ce n’est pas à toi de décider, Père ! C’était la volonté de Mère.
Le jeune homme mit sa main dans sa poche et en retira une alliance aussi sombre que la nuit.
— Comment oses-tu me voler, Fils !
— Silence, Dobromir ! s’insurgea Tanya. Ça ne me plaît pas plus qu’à toi. Mais… Nina souhaitait qu’elle lui revienne. Même moi, je ne voudrais pas salir sa volonté.
Le fermier serra la mâchoire en berçant son bébé, désormais apaisé dans ses bras.
Kliment le défia du regard avant de remonter son col sur son cou. Il n’avait pas mangé, mais il n’avait plus faim. Et Neige l’attendait. Il prit le chemin de la porte.
— Pas si vite ! répliqua Tanya.
Le jeune homme s’arrêta. Malgré son agacement, il ne pouvait pas manquer de respect à son aïeule et disparaître sans lui répondre. Il se retourna.
— Le poignard appartient à notre famille, Petit-fils. Ta mère voulait qu’un de ses fils hérite de sa bague… Et je souhaite que l’arme du forgeron vous revienne. Seulement, vous êtes désormais deux Dimo et toi. Je suis la doyenne de cette famille. Je me dois de faire les choses équitablement.
— Dimo peut avoir le poignard dans ce cas ! s’écria Kliment, prêt à planter l’arme dans le bois de la table.
— Réfléchis bien, mon fils, murmura Dobromir.
Sa colère s’en était allée. Désormais, il le suppliait de ne pas partir.
— Nous t’avons prévenu des coutumes de ta prétendue bien-aimée… Prends le poignard du forgeron. Ne serait-ce que ce soir ! Peut-être avons-nous tort, peut-être Neige n’est-elle pas une barbare… Une sorcière. Et dans ce cas, tu pourras prendre la bague, et laisser le poignard à Dimo ! Mais pour ce soir, petit-fils… Je t’en conjure. Choisis la protection, plutôt que la passion.
Épisode 3
Le cadran astral indiquait L’Heure de Culmination lorsque Nadejta traversa le pont de pin blanc typique de la région qui reliait la rive nord à la rive sud. La rivière Struma, comme l’appelaient les villageois, courait à travers la forêt avant de rejoindre la grande ville en contrebas. Mais le ponton n’avait pas été construit par les citadins. Leur médiocre savoir-faire ne l’aurait pas permis.
En quelques minutes seulement, la mère de Nadejta, Radynad, avait façonné ce ponton, et les quatre huttes qui hébergeaient sa famille. Le clan avait élu domicile dans la région depuis une dizaine d’années, Nadejta n’était alors qu’une enfant. Elle s’était parfaitement acclimatée au Cherni, contrairement à ses sœurs plus âgées, forcées à quitter les lieux de leur enfance, plus au nord.
Les planches du ponton grincèrent au passage de la jeune femme, sans céder néanmoins. À travers les hauts pins clairs, Nadejta vit se dessiner le cercle de maisonnettes où elle avait grandi.
— Boytahor, cadmisst, déclara-t-elle pour annoncer son arrivée.
Une mélodie boisée résonna lorsque Radynad écarta de sa main ridée les baguettes séchées suspendues qui gardaient l’entrée de sa hutte. La sorcière la plus âgée du clan apparut derrière le rideau de branches. Avec le temps, sa colonne vertébrale s’était courbée et elle s’aidait d’une canne de houx noueux pour tenir debout. Son pantalon et sa tunique en cuir de chèvre lui allaient comme une seconde peau, et la protégeaient du froid sans la priver de ses mouvements, rouillés eux aussi, à l’instar de sa colonne. Autrefois, Radynad avait les cheveux blonds. Maintenant, ils tombaient sur ses épaules rentrées telle une cascade de platine.
— Boytahor, lobomis, souffla la matriarche avec difficulté. Aide-moi.
Nadejta contourna le cadran astral et la grosse pierre au milieu de la petite place et rejoignit sa mère pour lui prêter main-forte.
— Mes sœurs ne sont pas là ? demanda-t-elle en soutenant la vieille sorcière.
— Lestresad et Pitor s’en sont allées à la Source.
— Cela ne me surprend guère… Toujours prêtes à L’impressionner. Et Baalah ? Lordanx ?
— Elles préparent les chèvres, à l’arrière.
La colère gagna la jeune fille. Ses aînées avaient, une fois de plus, abandonné leur mère à la solitude de l’âge. Avant de partir, ce matin, elle avait pourtant laissé la petite poupée de feuillage bien en évidence à l’entrée de sa hutte pour indiquer son absence. Après toutes ces années, elle ne doutait plus qu’Il la choisirait, elle. Les autres n’étaient pas dignes.
— Ne sois pas trop dure envers tes aînées, Nadej.
Elle acquiesça pour toute réponse à sa mère et l’aida à s’asseoir sur le rondin de bois sculpté, devant le cadran. Elle s’installa sur le rondin d’à-côté et observa la vieillarde interpréter l’outil.
— Xoltorbadr, susurra la matriarche.
Aussitôt, une flamme jaillit dans chacune des lampes à huile parsemées autour du camp. La lumière de Xoltys, l’Astre Maître, ne perçait plus la canopée de la forêt de pins à cette heure-ci. Les troncs alentour grincèrent de protestation. Ils n’appréciaient pas que leur sève serve à alimenter autre chose que leur propre croissance.
Nadejta sourit. Metret et elle demeuraient les seules à toujours user de cette vieille incantation ancestrale qui faisait appel à Madwit ot Letret : la Magie de la Terre. Le reste de la famille s’adonnait depuis plusieurs années à un autre type de sorcellerie. Plus puissant. Plus proche de Lui. Madwit ot Olarret.
— Qu’est-ce que tu vois, lobomis ? susurra Radynad, en passant sa main au-dessus du cadran astral.
Nadejta baissa les yeux. Cet outil cartographique avait été inventé par un clan scandinave, plusieurs révolutions saturniennes auparavant. Il permettait de surveiller la position des planètes autour de Xoltys. Le mouvement des petites plaques circulaires sur le plateau principal était pratiquement imperceptible et Radynad n’avait toujours pas enseigné à ses filles comment le lire correctement.
— Pardonnez-moi, Metret. Je n’arrive pas à interpréter quoi que ce soit. Un jour, j’apprendrai.
— Oui… Un jour.
— Mais j’ai foi en vous. Je sais que vous ne vous tromperiez pas.
— Mes sœurs et moi-même étions pourtant dans l’erreur, la dernière fois, concéda la vieille sorcière en levant les yeux vers Nadejta. Comme ce soir, l’Étoile du matin éclipsait l’Étoile rouge. Pour autant, Il n’a pas accepté notre offrande. Le cœur de l’humain a explosé en son sein…
— Et ta sœur en est morte de chagrin, termina Nadejta qui connaissait l’histoire de la dernière Heure de Culmination.
Ce fut cependant la première fois que ce récit lui arracha un frisson. Car c’est ce qu’il avait toujours été : un récit. Un événement du passé que le présent ne pouvait que plaindre. Le trépas de sa tante et de son amant, quatre décennies plus tôt, ne représentait qu’un élément de l’Histoire. Jusqu’à ce soir. Il n’était pas uniquement primordial pour le clan qu’elle n’échoue pas à sa tâche. Il en allait également de sa propre vie et de celle de Kliment.
Prise de vertige, Nadejta manqua de chuter de son rondin. Elle respira profondément en entendant les voix criardes de Baalah et Lordanx se rapprocher. Elle ne leur donnerait pas la satisfaction de céder à la peur maintenant.
— Metret, ô Metret, les chèvres sont là ! s’amusa la première née des jumelles. L’agneau est encore plus magnifique qu’on le pensait… Son poil me rappelle le torse de notre Filip…
Elle gloussa et entraîna sa cadette de trois minutes dans la même euphorie. Leurs longs cheveux roux et bouclés luirent à la lumière des lampes à huile.
— Un torse si beau que vous y avez logé une branche de sapin empoisonnée, si je me souviens bien, répondit Nadejta.
Le bouc parut être le seul à trouver sa plaisanterie appropriée. Il bêla avec enthousiasme avant d’aller examiner un champignon rouge vif à quelques mètres de là.
Les jumelles cessèrent de ricaner à l’évocation de leur défunt mari. Lordanx vint déposer la besace en coton qu’elle tenait entre ses mains sur les genoux de Nadejta.
Un liquide tiède peignait une tache sombre sur le tissu. La jeune fille souleva le pan de l’ouverture et ne put retenir un glapissement ému : un tout petit agneau, les yeux encore clos, y tremblait en reniflant son entourage. Son pelage ressemblait à une fine étoffe. Nadejta ferma la besace pour qu’il n’attrape pas froid, sous le regard moqueur de ses sœurs.
Elles remuaient désormais leurs lèvres en différents rictus sans qu’aucun son n’en sorte. Radynad fit pivoter la tête de sa canne avec une vigueur que Nadejta ne lui connaissait plus. Les deux rouquines s’écrasèrent au sol, paumes contre terre, tandis que leur mère se redressait.
— N’ai-je pas été claire ? Pas de télépathie lorsque nous sommes en famille.
Nadejta lança un regard satisfait aux jumelles qui avaient usé de leur don partagé pour lui faire les pires malices dans son enfance.
— Pa… Pardon, Metret, supplia Lordanx, courbée par la Magie de la Terre qu’elle ne contrôlait pas. S’il vous plaît… Mes cheveux.
Nadejta s’amusa davantage. La brebis, encore engourdie et affaiblie par la mise bas commençait à mâchouiller la crinière luisante de Lordanx. Nadejta espérait qu’elle lui arracherait une bonne houppe avant que Metret ne lève son sortilège.
Ce ne fut pas le cas. Nadejta sentit l’énergie de la forêt s’écouler de nouveau vers la cime des arbres, et la pression invisible sur les épaules de ses sœurs s’évapora.
— Plus d’enfantillage, sermonna Radynad. L’Heure de Culmination est arrivée… Nadej a effectué la première partie de sa lourde tâche : le garçon viendra. Alors, terminez la vôtre, petites ingrates !
— Waw, Metret. Bity, Metret, répondirent d’une seule voix les jumelles.
La vieille sorcière se laissa tomber sur son rondin. Nadejta se leva pour l’aider à s’accommoder et s’assurer que son sort ne l’avait pas trop épuisée. Sa mère fit signe qu’elle allait bien. La plus jeune sœur reprit place : la deuxième étape de l’Heure de Culmination pouvait commencer. C’était celle qu’elle redoutait le plus, et elle était soulagée de ne pas avoir à y participer.
Dans une chorégraphie parfaitement maîtrisée, Baalah et Lordanx terminèrent de disposer les éléments nécessaires au rituel. Leur connexion avec Letret, la Terre, n’existait plus depuis qu’elles avaient succombé à l’Autre Magie. La télékinésie ne leur était donc pas permise. À la force de leurs bras, elles étendirent la toile rectangulaire de lin à côté du cadran. Lorsqu’elle fut solidement fixée au sol, les jumelles se rendirent au centre du campement, où reposait Badr ot Olarett : la pierre sacrificielle.
Pas plus large qu’une souche d’arbre centenaire, elle se targuait d’une surface aussi luisante que tranchante.
— Nadejta… murmura Metret. Aide-les. La toile ne doit pas se déchirer.
La jeune sorcière acquiesça. Elle tendit la main gauche vers ses sœurs qui progressaient avec difficulté. Les deux rouquines tentaient de ne pas laisser tomber sur leurs pieds nus la lourde stèle.
— Aole.
Les jumelles émirent un soupir de soulagement lorsque le roc avança seul, porté par l’air, guidé par le mouvement assuré de leur benjamine. Celle-ci reposa Badr ot Olarett sur la toile, sous le regard attentif de sa mère.
— Les chèvres, maintenant.
— Je prends Filip II ! s’exclama Baalah. Lordanx, à toi l’autre bourrique.
— C’est moi qui voulais Filip II !
— Tu as déjà tué le premier, c’est mon tour.
Nadejta leva les yeux au ciel, lasse des enfantillages de ses aînées. Et là… Elle la vit. L’Étoile du matin. Vénus, comme l’appelaient les Bulgares. Elle brillait plus fort encore qu’à son habitude, entourée ce soir, d’un halo orangé. Bien sûr… Vénus avait atteint son alignement avec l’Étoile rouge. Elle se demanda où se trouvait Kliment. La nuit était tombée désormais, il devrait bientôt atteindre le lieu de rendez-vous : l’autel d’Imilenn.
« Widaym teloist ot detoyr devastro set xotaris ot pitarett »
Lorsque l’Étoile matinale avalera sa sœur de sang…
Nadejta n’en croyait pas ses yeux… Ce jour était enfin arrivé.
L’agneau remua dans sa besace et elle accorda de nouveau son attention au rituel.
— Petite sotte ! s’indigna une des jumelles.
La brebis, bien qu’exténuée, ne se laissait pas faire aussi facilement que son compagnon, qu’un radis avait suffi à convaincre de prendre place près de la pierre sacrificielle.
— Xatrete bhed, rugit Lordanx, excédée.
Le craquement souleva l’estomac de Nadejta. La patte postérieure gauche de la pauvre chèvre se rompit en un angle anormal, lui arrachant un râle de douleur qui parcourut les bois comme la brume s’infiltre sur les eaux d’un lac. En entendant les lamentations de sa mère, le petit agneau s’agita davantage sur les genoux de Nadejta.
— Assez ! ordonna Radynad. Si une seule goutte de leur sang touche la terre, tout est perdu.
Lordanx jeta un regard noir à Radynad, mais baissa les yeux aussitôt. Elle prit dans ses bras la brebis qui hurlait à la mort et rejoignit Baalah sur la toile, à côté de la pierre.
Nadejta sentit l’équilibre de la forêt vaciller lorsque ses deux aînées commencèrent à répéter leur incantation. Seules sa mère et elle étaient capables de le percevoir, bien entendu. Toute l’essence de l’herbe, des fourmis, de la roche, des escargots, et même de l’air qui se trouvaient dans le paramètre délimité par le tissu s’évanouit. Les insectes qui en eurent le temps creusèrent des galeries souterraines pour s’enfuir. Même les pins les plus robustes ne pouvaient résister à la Magie de la Mort et pleuraient une pluie silencieuse d’épines orangées sur les deux jumelles.
Nadejta serra les dents. Elle savait quelle était l’étape suivante du rituel. Baalah et Lordanx maintenaient fermement le bouc et la brebis dans leur bras en récitant les mots qu’Imilenn avait Lui-même écrits sur son autel des milliers d’années auparavant.
Dans la forêt, plus rien ne bougeait ; plus rien ne respirait. Seul le souffle désincarné des jumelles communiquant dans le même temps par télépathie s’élevait désormais vers les cieux obscurs. Toujours plus haut, toujours plus fort. Et plus fort encore, tambourinait le cœur de Nadejta dans sa poitrine. Elle tenait le petit agneau tout contre son corps, incapable, dorénavant, de détourner le regard de la valse funèbre qui battait son plein devant elle.
Affolés par les variations funestes de l’énergie de la forêt, le bouc et la brebis se mirent à bêler avec nervosité. Ils avaient senti la vie s’échapper du périmètre délimité par le rituel pour les laisser à la merci de son opposé naturel.
Dans un double suintement fantasmagorique, Baalah et Lordanx arrachèrent de leur sacoche de chevreuil leur dague respective. Et d’un même mouvement gracieux, hypnotisant, vinrent loger leur lame dans la gorge des chèvres.
Le sang gicla au rythme des battements de cœur éperdus des deux sacrifiés, dont la complainte ressemblait maintenant davantage à l’eau du thé qui rugit sur le feu lorsqu’il est suffisamment chaud.
— Pas une goutte de sang en dehors du champ sacré ! persifla Metret. La toile… Le sang doit s’écouler sur la toile !
Les jumelles n’écoutaient plus. Leur délictueuse transe meurtrière les coupait du reste du monde. Elles connaissaient néanmoins le rituel aussi bien que les pensées de l’une et l’autre. Les paupières mi-closes, et les lèvres se tordant en de petits mouvements saccadés, elles laissèrent le liquide rouge se déverser sur le lin.
Puis, sans même se concerter, elles jetèrent les carcasses de leurs victimes contre la pierre sacrificielle, firent un pas en arrière et posèrent leurs pieds sur la terre humide.
— Le rituel est terminé, Metret, murmurèrent-elles en cœur.
Nadejta s’accorda une inspiration. Mais Radynad ne patienta pas une seconde de plus :
— Xoltorbadr.
L’immense flamme naquit, aussi féroce qu’impitoyable au-dessus de Badr ot Olarett. Effrayées, les deux jumelles tombèrent au sol. La déflagration apeura les quelques petits mammifères qui n’avaient pas encore pris la poudre d’escampette. La matriarche maîtrisait cependant sa magie à la perfection et l’incendie ne s’étendit pas. Il relâcha toute sa colère et sa rage sur la toile, emportant avec lui les deux cadavres de chèvre et le sang carbonisé qu’elles avaient perdu.
Bientôt, il ne resta plus que la Badr ot Olorett, toujours levée, et resplendissante comme au premier jour. Le brasier s’était volatilisé. Le calme spectral retomba de nouveau dans la clairière, ponctué par la plainte faible de l’agneau lancée à sa mère et qui jamais plus ne trouverait réponse.
— Maintenant, c’est à toi, Nadej.
Nadejta se tourna vers sa mère, confuse. Elle avait étudié le rituel pendant de nombreuses années, elle le connaissait sur le bout des ongles : la première étape était achevée. Il faudrait attendre l’arrivée de son amant pour continuer.
— Mais… Kliment n’est pas encore arrivé, Metret.
— La lignée de l’agneau a été rompue… Ses parents n’ont pas été consacrés sur le sol d’Imilenn. Alors, Imilenn pourra l’accueillir les bras ouverts.
Le petit orphelin remua dans la besace et parvint à en sortir la tête. Nadejta eut un haut-le-cœur. Elle pensait que seuls le bouc et la brebis devraient être sacrifiés.
— Allez, Neige, ricana Lordanx. Pour le bien du clan. Je te prête ma dague si tu veux.
— Mais… bafouilla Nadejta, tremblante. Je ne comprends pas…
— Mes sœurs et moi avions tort, ma fille… reprit Radynad. Nous misions tout sur Madwit ot Letret. Et c’est là où nous avons échoué. Seule, la Magie de la Terre n’est pas assez forte. Pour gagner, il nous faudra également user de l’Autre Magie…
Nadejta frissonna. Elle ne maîtrisait pas l’Autre Magie, et elle n’avait jamais aspiré à le faire.
— Je ne peux pas. Les jumelles peuvent le faire à ma place, Metret, je vous en conjure !
— Non ! trancha sa mère. Le sang d’un Innocent par un Innocent. La vraie offrande n’est pas la perte de la vie, c’est l’abandon de l’insouciance ! Lomobis… Si tu veux qu’Il te choisisse, tu devras, toi aussi, pratiquer Madwit ot Olarett.
Le cœur de Nadejta s’emballa dans sa poitrine. Non… Non ! Toute sa vie, elle s’était opposée à céder à la Magie de la Mort… Elle la trouvait répugnante. Ce n’était rien d’autre qu’une perversion de la Magie de la Terre. Mais… Si elle refusait… Qu’adviendrait-il du clan ? La jeune sorcière plongea ses yeux dans ceux à moitié ouverts du petit agneau. Se sentait-elle capable d’y voir la vie s’éteindre ?
Épisode 4
Kliment fit volte-face. Plus de doute, maintenant, une branche avait bien craqué à quelques dizaines de mètres de lui, tout au plus. Ces bois n’avaient pas la même allure à la lumière de la lune. Le sentier de pierres blanches, d’habitude si distinct, se mêlait désormais aux ombres qui grouillaient tout autour de lui. Le jeune homme était déjà passé la tête la première, à travers trois toiles d’araignée et il tentait d’oublier le chatouillement incessant dans ses cheveux et en bas de son dos.
Il commençait à regretter d’avoir emporté avec lui la bague sombre de sa mère plutôt que le poignard que le forgeron avait offert à sa famille. Comment pouvait-on vivre dans un milieu aussi hostile ? Il n’ignorait pas que les coutumes de Nadejta pouvaient relever de l’étrange, mais ça… Un frisson crapahuta le long de sa colonne vertébrale lorsqu’il entendit une bourrasque sinistre venant de sa droite. Soulagé, le jeune fermier aperçut une source de lumière qui accompagnait le souffle. Un feu de camp peut-être ?
Il s’approcha, guidé par le brasier à travers les pins immenses. Bientôt, des voix lui parvinrent. Plutôt aigües, susurrantes, Kliment pensa d’abord qu’il avait surpris deux ragondins en train de batailler. Puis, il s’arrêta net. Cette voix-ci, il l’aurait reconnue entre mille : Neige. Il accéléra le pas. Malheureusement, la source de lumière s’estompa. Seule la conversation qui se tenait dans une langue étrangère le guidait dans la nuit, désormais.
— Wot, Nadejta. Badr bity ot madwicadmisst… It bretelta met dawdwat xyn waydola.
— Bal…
C’était bien Neige ! Cependant… Sa joie de vivre et son assurance habituelle semblaient s’être amoindries.
— It yoy saladora.
Même dans sa langue, son timbre attendrissait le cœur de Kliment. Cet idiome ne ressemblait en rien au bulgare, ainsi, il ne comprenait pas le sujet de conversation. De petites flammèches éclairaient la scène. Le jeune plissa les yeux. Des lanternes installées sur des pieux serpentaient ce qui s’apparentait à un campement. C’était donc là que vivait sa douce ?
Kliment sentit son cœur se réchauffer. Lui et Neige devaient se retrouver à la table antique, mais en se perdant, ses pas l’avaient mené directement jusqu’à elle. Ils étaient destinés à être réunis, tout comme la petite bague dans sa poche n’appartenait nul par ailleurs que sur l’annulaire de sa bien-aimée.
Il voulut faire connaître sa présence, mais la plus vieille des quatre femmes reprit à parler avec ferveur.
— Pitarett ot olbad bad rot olbad ! Oy tetrata-it, aradh wilt. Lobomis… Xyn la waydola qat Oy xoitire, la dahauro, la loy, braltqate Madwit ot Olarett.
Sans qu’il saisisse pourquoi, Kliment sentit l’atmosphère s’alourdir. La mère de Neige semblait lui avoir demandé quelque chose. Mais Neige ne répondait pas. À la place, elle restait immobile sur le rondin sur lequel elle était assise. À la lumière ténue des lampes à huile, le fermier aperçut une petite ombre s’agiter sur les genoux de son amoureuse. Il fronça les sourcils de perplexité en reconnaissant le crâne d’une minuscule chèvre.
— Madwit ot Olarett… s’enquit Neige en se tortillant désormais sur son assise. Metret… Yoy. It yoy biyaira !
— Yoy la dahaura xoitiror, s’exclamèrent les deux filles à la chevelure rousse à l’unisson.
Leur ton ne plaisait pas à Kliment. On aurait dit qu’elles se moquaient de Neige. Elles devaient sans doute être ses sœurs.
— Yoy cadirto ! s’écria soudain Neige en se levant d’un bond.
Trois corbeaux s’envolèrent en frôlant la tête du jeune homme. Nadejta serrait contre elle la petite besace où s’agitait l’agneau. Elle se mit à marcher rapidement dans sa direction.
Kliment ne sut comment réagir, persuadé qu’il venait de surprendre une querelle familiale. Il passa nerveusement ses paumes sur son pantalon souillé. Les deux jumelles éclatèrent de rire… Mais la vieille dame, qui s’élevait sur sa canne en un mouvement lent, ne montrait aucun signe d’allégresse. Elle ressassait le nom de Neige, son vrai nom, en une voix qui devenait plus un râle à chaque répétition. Neige ne répondait pas. Elle accélérait le pas vers la sortie du village improvisé, bafouillant des mots qu’elle seule pouvait comprendre.
Kliment recula d’un pas, puis d’un autre. Son cœur le sommait d’aller à la rencontre de sa bien-aimée, mais autre chose, l’instinct peut-être, le suppliait de rebrousser chemin.
En priant pour que Neige lui pardonne si elle l’apprenait un jour, le jeune homme se détourna du camp, porté par une panique soudaine. Mais à peine se fut-il retourné que son front heurta une surface froide et lisse. Désorienté, et apeuré, le fermier plaqua sa main contre l’arcade de son œil droit en essayant d’identifier ce qu’il avait percuté.
— Darrte joarte datixyn oy, Lestresad, marmonna une nouvelle voix.
Kliment comprit qu’il venait de rencontrer les deux membres manquants de la famille. La dernière chose qu’il aperçut avant de sombrer dans les ténèbres fut les symboles antiques tatoués sur les peaux blanches de ses deux assaillantes.
Avant que sa tête ne se cogne contre une pierre au sol, le jeune homme crut entendre un ange prononcer son prénom.
— Kliment !
Nadejta sentit l’air quitter douloureusement ses poumons. L’effroi de sa propre voix lui arracha un frisson désagréable. Le minuscule battement de cœur de l’agneau tambourinait contre sa poitrine, mais le sien s’était arrêté, l’espace d’un instant.
Kliment s’était écroulé aux pieds de Lestresad et de Pitor. La première s’était déjà accroupie sur ses jambes musclées pour analyser les dégâts de la pierre sur le crâne du jeune homme. La deuxième entortillait ses cheveux fins autour de ses doigts crochus, et de l’autre main, jouait avec l’arme improvisée qu’elle venait d’abattre sur la tête de Kliment.
— Qu’est-ce que vous lui avez fait ? s’insurgea la benjamine en ignorant les vociférations de sa mère et les éclats d’allégresse de Baalah et de Lordanx derrière elle.
— Il avait tout vu Nadej, se justifia Lestresad en se redressant. Il s’apprêtait à déguerpir pour alerter sa tribu.
Un sac en tissu pendait à sa main. Une masse y reposait à l’intérieur.
— Tu mens ! Kliment ne fuirait pas !
— Dis ça à ma pauvre joue droite, répliqua Pitor en se massant la pommette. Il m’a percutée comme un sanglier fonce contre un pommier pour en faire tomber les fruits.
— Je vous croyais au puits ! Que faites-vous là ?
— Nous sommes passées par leur village. Nous avions une mission spéciale pour Metret…
— Assez !
Nadejta perçut dans les yeux de ses sœurs que la sommation de Radynad les avait effrayées, elles aussi. Les pins frémirent au-dessus d’elles sans qu’aucun courant d’air ne serpente pourtant dans la forêt.
La jeune sorcière voulut se retourner pour faire face à la matriarche, mais un mouvement fébrile attira son regard aux pieds de Pitor. L’agneau choisit cet instant pour se libérer de la besace et s’étala sur le terrain irrégulier. Il tenta de se relever, cependant, le pauvre animal n’avait encore jamais marché. Nadejta ne s’en rendit même pas compte. Elle accordait toute son attention au corps inanimé du fermier qui s’élevait au-dessus du sol porté par une force invisible.
— Metret ! s’écria-t-elle, en se retournant. Ne lui faites pas de mal, je vous en supplie.
Peine perdue. Kliment glissa à travers les troncs en direction des huttes, guidé par la courbe que décrivait la main fripée Radynad. Lordanx et Baalah, de coutume si sonores, n’osaient respirer, elles non plus.
Nadejta s’élança à travers les buissons pour rejoindre le campement avant que sa mère ne laisse son amant s’écraser sur le sol. Les branches des arbres bas fouettaient son visage. Elle courut, aussi vite qu’elle le put, mais Metret était plus douée, plus rapide.
Lorsque Nadejta franchit le ponton, Radynad fit pivoter son poignet d’un coup sec qui finit d’expulser Kliment, inconscient, dans la hutte de sa plus jeune fille. La porte en bois se referma derrière lui.
— Kliment ! répéta Nadejta.
— Attrapez-la ! brailla Radynad, d’une voix qui glaça le sang à Nadejta.
Jamais encore n’avait-elle perçu autant de mépris dans les paroles de sa mère… Surtout pas envers elle. N’était-elle pourtant pas sa préférée ? Elle n’eut pas le temps d’y réfléchir davantage : les jumelles quittèrent leur position près de la pierre sacrificielle et se saisirent de leur petite sœur.
— Fais ce qu’elle te dit, lui murmura Lordanx, ça vaudra mieux…
— LÂCHEZ-MOI !
— Amenez-la-moi…
Ses dix doigts noueux accrochés à la tête de sa canne, Radynad patienta. À la lumière des torches, Nadejta réalisa à quel point les années avaient marqué le visage de sa mère. Était-ce la vieillesse qui lui avait fait perdre la raison ? Pourquoi cherchait-elle à s’éloigner de Madwit ot Letret ? Pourquoi s’en prenait-elle à sa propre fille ? À sa favorite !
Derrière elle, Nadejta entendit le bêlement faible du petit agneau que Pitor ou Letresad venait de soulever.
— Je ne veux pas lui faire du mal, Metret. Je ne peux pas !
— Il le faudra bien ! Il y a quarante ans, nous ne maîtrisions pas Madwit ot Olarett. Ce soir est notre dernière chance de L’invoquer. Cette nuit sera notre salut ou notre perdition ! Si tu as été élevée dans la tradition de la Terre, ma fille… C’était pour te garder innocente, et digne de notre rituel.
Pitor apparut dans son champ de vision, à côté de la pierre sacrificielle, la petite brebis sous le bras. Une boule douloureuse se forma dans la gorge de Nadejta. L’agneau avait plongé ses pupilles rectangulaires dans les siennes, bien rondes. Il ne glapissait pas, mais chaque frisson qui se dessinait sur son échine trahissait une terreur vivide.
Lestresad s’approcha de sa mère et lui tendit le sac en tissu qu’elle tenait entre ses mains. Nadejta n’entendit pas les mots qu’elles échangèrent, mais sa mère remercia sa sœur et glissa le sac sous sa cape.
La benjamine tenta de se libérer des jumelles. Impossible. La Magie de la Mort leur procurait une force physique proche de celle d’Imilenn. À la place, elle sentit son corset céder et le col de son chemisier se déchira, dévoilant sa peau blanche de la poitrine à la hanche.
Sous sa cape, Metret s’impatientait. Ses doigts pianotaient sur sa canne à l’instar d’une araignée qui tissait sa toile dans l’attente qu’un insecte s’y piège.
Nadejta soutint le regard de sa mère. Préférée ou pas… Elle ne décevrait pas les Dieux de la Terre.
— Je ne le ferai pas.
Un bref instant, elle crut sentir la pression sur ses omoplates s’atténuer. Comme si la force de ses propos avait suffi à ébranler l’emprise macabre de ses sœurs. Les ongles crasseux de Radynad grincèrent sur le bois de la canne. Sa lèvre craquelée par l’âge s’étira en un rictus haineux.
Le vent avait totalement déserté la clairière familiale. Les flammèches sur les lampes à huile s’élevaient sans frémir vers les cieux. Nadejta serrait les poings, prise de tremblements enragés. Sa mère luttait elle aussi contre sa propre colère. La déception se lisait dans ses yeux ridés. Elle inspira profondément plusieurs fois.
Puis, elle prononça deux petits mots qu’aucune de ses filles ne l’avait entendu déclarer auparavant :
— Xatrete Xotelt.
Nadejta sentit la vibration du craquement de l’os avant d’en ressentir la douleur. Elle hurlait avant même de comprendre quelle côte venait de se cambrer vers l’extérieur en perçant sa cage thoracique. La maintenant fermement, les jumelles assistaient au spectacle aussi horrifiant qu’exaltant pour elles.
La pression dans ses poumons au minimum, Nadejta reprit une inspiration qui l’éventra davantage. Une de ses côtes droites s’arquait au rythme des palabres répétées des télépathes qui se nourrissaient de son atroce douleur pour soutenir la formule démoniaque de leur mère.
Ce ne fut que lorsque Nadejta reconnut la forme de l’os en dessous de sa peau dénudée qu’elle comprit que la fracture s’ouvrirait bientôt aux yeux de tous.
— Aole ! s’époumona-t-elle, consciente que l’air sifflotant en son sein provoquerait une nouvelle vague de choc électrique.
Avec une facilité étonnante, elle parvint à lever ses bras vers la cime des arbres et sentit l’étreinte des jumelles s’amenuiser.
— Metret ! pleurnicha Baalah. Que fait-elle ? Que fait-elle !
La cuisante douleur dans sa poitrine se fit moins insupportable lorsque le sortilège de ses sœurs se rompit.
Les deux rouquines flottaient déjà au-dessus des buissons, terrifiées par cette magie qu’elles ne maîtrisaient pas.
— Metret, répétaient-elles en cœur. À l’aide ! Pitié.
— Vous vouliez un sacrifice, Metret… murmura Nadejta difficilement.
La jeune sorcière ressentait dans ses veines la liqueur sucrée de la sève des arbres, le chant mélodieux des geais les soirs d’automne, le grondement silencieux de la terre en dessous de ses pieds. Comme si la nature lui accordait la force qu’elle nécessitait pour se défendre.
Chaque pulsation de son cœur vibrait dans tout son corps. Les paumes toujours dressées vers les cieux, elle réparait les dégâts intérieurs causés par la magie noire. À chaque vaisseau recousu, ses sœurs s’élevaient davantage vers l’Étoile du matin au-dessus de leur tête. À chaque morceau d’os ressoudé, Nadejta resserrait l’étreinte télékinétique autour de l’œsophage des deux sorcières de la Mort.
Pitor et Lestresad ne se risquaient pas à intervenir, de peur de subir le même sort que leurs cadettes, suspendues comme de vulgaires pantins à des fils perdus dans la nuit.
— Tu n’oserais pas, siffla Radynad, dont le regard n’avait, pas une seconde, quitté celui de sa plus jeune fille. Tu ne me décevrais pas comme ça… Toi… Ma toute petite. Ma douce. Ma préférée.
Une larme chaude chatouilla la joue de Nadejta. Plus que la colère, c’était l’incompréhension qui primait. Avait-elle donc été élevée dans l’attente de ce seul moment où elle devrait s’abandonner à la Magie de la Mort ? Elle venait de trouver l’amour… Et elle savait que Madwit ot Olarret et Dametor n’étaient pas compatibles.
— C’est vous qui me décevez, Metret.
Nadejta ne saisit pas les paroles hurlées par sa mère en abaissant ses paumes vers le sol, le regard fixé sur le bord rocheux de la pierre sacrificielle. L’ombre portée des deux rouquines dessina un mouvement lugubre alors que les jumelles suppliaient les Dieux de la Mort qui ne les écoutaient pas.
Soudain, les fils invisibles qui les maintenaient en hauteur cédèrent, et portées par le geste ferme leur benjamine, les deux sorcières de la nuit chutèrent à une vitesse que la gravité seule n’aurait pu engendrer.
Leur cri strident éclata dans la forêt jusqu’à ce que finalement, plus aucun son ne résonne.
Nadejta respira profondément. Son corps n’était plus esquinté, mais son esprit tanguait entre raison et sentiments. L’espace d’un instant, elle avait perdu le contrôle, elle s’était laissée porter par Letret, qui s’était défendue contre la menace de l’Autre Magie.
La pierre sacrificielle avait joué son rôle. Dressée vers les cieux, elle avait arrêté la chute des deux rouquines. D’habitude facilement discernables par les expressions de leurs visages, Lordanx et Baalah n’affichaient plus qu’une mine terrorisée. L’une fixant à jamais Letret, l’autre pour toujours les étoiles, elles ornaient Badr or Olarett qui les traversait toutes les deux au niveau de l’abdomen.
C’est ainsi que les jumelles s’étaient éteintes : dos à dos, comme de vieilles ennemies, baignant dans leur sang commun qui s’écoulait le long du granit sombre.
Le sol se déroba sous les pieds de Nadejta. La terre reprenait la puissance qu’elle lui avait accordée. Pitor avait relâché la brebis et sanglotait, au pied de la pierre. Lestresad s’était effondrée dans les orties, sans un bruit.
Les avant-bras de Nadejta tremblaient, ses doigts plantés dans le limon. Elle réalisa ce qu’elle venait de faire et la nausée s’empara d’elle. Lorsqu’elle s’en sentit capable, elle leva les yeux vers Radynad, toujours dressée sur sa canne auprès du cadran.
Nadejta remarqua que la poitrine de la matriarche se soulevait par à-coups, comme si elle convulsait. D’abord persuadée que sa mère était victime d’une attaque, Nadejta perçut ensuite un profond toussotement provenant de ses entrailles décrépites. Ce ne fut que lorsque le hoquet répété atteint les cordes vocales de sa mère que la jeune fille comprit que la vieille sorcière riait.
Le grincement d’allégresse s’invita dans sa cavité buccale. Et bientôt, elle relâcha la pression de l’air d’un rictus ténébreux. Le rire diabolique envenima l’atmosphère. Les lanternes frémirent, les branches noueuses des arbres se resserrèrent en suintant.
Radynad se tordait à présent à gorge déployée, appuyée sur sa canne qui se courbait sous son poids.
— Petite sotte ! s’exclama-t-elle entre deux souffles saccadés.
Nadejta referma ses doigts autour de la terre, prête à lui dérober son pouvoir une fois de plus, s’il le fallait.
— Je n’ai jamais dit que ton consentement serait nécessaire pour terminer le rituel et, enfin, Le libérer.
— Je ne tuerai pas cette pauvre bête ! riposta Nadejta, toujours affaiblie par ses prouesses magiques.
— Alors, qu’il en soit ainsi… L’Innocent en offrande ne sera pas l’agneau orphelin…
La vieillarde détacha ses doigts crochus de la canne qui resta dressée vers les cieux de son propre chef. Avec une dextérité dont aucune personne de son âge ne devrait être capable, la matriarche délia le premier bouton de sa cape, puis le deuxième, le troisième…
Nadejta posa un pied au sol et se redressa en luttant contre le vertige qui l’assommait. Bientôt, Radynad termina de déboutonner sa cape. Elle la laissa glisser de ses épaules, comme un serpent qui s’échappe de sa mue.
Tout contre ses seins tombants, quelque chose reposait dans un foulard sombre. Un animal ? Ou…
La jeune sorcière n’eut pas le temps d’identifier la petite forme qui se mouvait à la lueur de la lune. Radynad claqua des doigts et sa fille s’écroula au sol, dans un profond sommeil.
Kliment ne comprit pas tout de suite ce qui l’avait réveillé. Il avait simplement l’impression de sortir d’un mauvais rêve. Des symboles semblables à des insectes ne cessaient de fuser dans son esprit, comme s’ils s’étaient imprimés sur sa rétine avant qu’il ne s’endorme.
Le jeune homme ouvrit les yeux, et ce fut la lumière des étoiles et de la lune qui l’accueillirent. Les sœurs de Neige ? L’avaient-elles assommé ? Kliment ne voulut y croire. L’étrange langue ? Il l’entendait toujours…
Kliment se redressa. Il lui fallut quelques secondes pour se repérer à la lumière du feu de camp qui peignait sur la roche des ombres chancelantes. La toile céleste était parfaitement visible d’ici. Aucun arbre n’obscurcissait la vue vers le ciel. Le jeune homme remarqua qu’une étoile brillait plus encore que ses voisines. Elle semblait se parer d’un voile rouge.
Il baissa les yeux. Il était de retour à la clairière au-dessus de la vallée : à la table antique. Désorienté, il parvint à se lever. Quel était ce sifflement incessant ? À moins qu’il ne s’agisse d’un hurlement ? Un enfant, peut-être ?
Son sang se glaça. Cette voix, il la connaissait.
— Dimo !
Une décharge électrique termina de le sortir de sa léthargie. Les flammes du foyer ardent éclairèrent le reste de la scène qui se déroulait devant ses yeux.
Son petit frère se dandinait sur le socle du reposoir dont les symboles, qui ressemblaient aux inscriptions gravées dans son esprit, flamboyaient à travers la roche. Les râles désincarnés des femmes autour de l’autel s’alliaient en une chanson ténébreuse qui traversait les os du jeune fermier comme le froid les matins d’hiver.
Kliment sentit son cœur s’arrêter. D’abord, il ne la reconnut pas, tant son visage se déformait au rythme des syllabes crachées par le reste de sa famille : Neige se dressait au-dessus de la table. Sur la surface plate, le bébé s’agitait avec terreur sous l’ombre furtive de la dague luisante que brandissait sa bien-aimée.
La jeune fille, d’habitude si belle, avait perdu son charme au profit d’une mine figée, contrainte. Ses pupilles, de coutume vert émeraude, avaient sombré sous un voile laiteux. Kliment n’en fut pas certain… Mais Neige ne l’entendrait pas s’il l’appelait. Elle était sous l’emprise d’une force mystique ! Sous l’emprise de sa famille, qui dansait sous les étoiles, leur étoffe légère d’où dépassait tantôt un sein, tantôt, une cheville.
Non ! Il ne pouvait pas la laisser ainsi hypnotisée par ce lien diabolique, qui la pousserait à abattre sa dague sur son petit frère.
Mais que Kliment pouvait-il bien faire ? Comment pouvait-il la raisonner ? Si seulement il parlait sa langue… Si seulement, il savait trouver les mots… Ceux qu’elle lui avait dits ce matin-là lorsqu’elle lui avait déclaré sa flamme. C’était ça ! Pour réveiller Neige et sauver Dimo, Kliment devait se souvenir de ces trois petits mots dans cette langue barbare…
« Souviens-toi, Kliment… Avant qu’il ne soit trop tard… »
Épisode 5
— Neige ! Arrête, je t’en supplie. C’est Dimo… Mon Dimo. Mon petit frère.
— Inutile de l’appeler, crissa la vieille sorcière en arrêtant sa danse folle. Elle ne t’entend pas !
La mère de Neige parlait dans un bulgare parfait. L’avait-elle toujours maîtrisé ? Ses autres filles continuaient leur ballet macabre projeté par les flammes sur l’écorce des arbres, les humus de terre et l’antique table de pierre comme des ombres vivantes. Elles chantaient des mots tout droit venus de l’enfer.
Widaym teloist ot detoyr devastro set xotaris ot pitarett,
Qat Madwit ot Letret xetero Madwit ot Olarett,
Tel Hiyyoxt tisodo nu Hiyyoxt,
Imilenn setero not Xeltoxt.
Un vent glacial s’était invité au bal diabolique et Kliment rejetait une buée dense à chacune de ses expirations. La famille de Neige, elle, ne semblait pas craindre le froid.
— Qu’est-ce que vous lui avez fait ? riposta le jeune fermier en ramassant une pierre brisée sur le sol.
— Nous lui avons montré le chemin vers sa destinée. Le rituel pour libérer Imilenn de ses chaînes requiert la magie la plus sombre et la magie la plus pure. Par sa bonté, sa connexion à la Terre et son amour pour toi, Nadejta nous apporte le pouvoir immaculé dont nous avions besoin. C’est la violente rupture de la connexion avec la Magie de la Terre qui permettra à notre Maître de se lever.
Kliment tremblait de tous ses membres. De froid, de peur. Mais pas uniquement. Bien qu’il ne comprenne pas complètement le discours de la vieille folle, il en avait saisi l’important : Neige l’aimait. Et c’était ça qui les sauverait elle et Dimo.
Le jeune homme laissa tomber sa pierre lâchement. La matriarche plissa ses paupières ridées. Kliment devina qu’elle s’attendait à ce qu’il tente de l’attaquer. Mais non. Car il se rappelait désormais cette douce phrase que lui avait dite Neige, ce matin-là.
La dague maudite luisait à la lumière de la lune, au-dessus de l’autel. Les doigts crispés de Neige se crispaient autour du manche pour ne pas s’abattre sur le bébé que le clan avait choisi pour sacrifice. Même ensorcelée, Neige luttait de toutes ses forces pour ne pas satisfaire le désir de famille.
Kliment prit une profonde inspiration et déclara d’une voix assurée :
— Neige ! It dametera la !
D’un même geste, les deux sorcières en mouvement se figèrent. Les lèvres retroussées, elles adressaient un regard assassin au jeune fermier. D’instinct, il recula d’un pas et sa cheville rencontra une racine solitaire. Il s’écroula, les coudes en premier, alors que les trois sorcières de l’ombre s’approchaient de lui d’une démarche reptilienne. C’était la fin. Kliment se rappelait les histoires de sa grand-mère sur les mercenaires du Diable. Comment elles arrachaient les membres de leurs victimes et suçaient les moignons encore ensanglantés avant de s’attaquer au tronc. Il aurait dû l’écouter ! Mais, c’était trop tard, maintenant…
Il adressa un dernier regard à la table antique où s’époumonait Dimo sous le froid mordant. Puis, ses yeux migrèrent vers ceux de sa bien-aimée. Kliment sentit son cœur faire un bond : plus aucun voile lugubre ne cachait l’émeraude de ses pupilles. Il comprit aussitôt que ses mots n’avaient pas été vains. Neige s’était réveillée. Elle le fixait, désorientée et apeurée, les bras toujours levés au-dessus de sa tête. La dague tremblait, à présent. Elle avait perdu toute assurance de transpercer la peau douce du nourrisson.
— Nous avons encore besoin de toi, susurra la mère de Neige en extirpant de sa cape une canne noueuse. Mais rien dans le rituel n’indique que tu dois être en mesure de parler pour accomplir ta mission.
Sous les rires de hyènes de ses filles de l’ombre, la matriarche planta le bout de sa canne sur la terre humide.
— Xaddet ot Catar !
Horrifié, Kliment suivit des yeux le reflet métallique qui naquit de la pointe de la canne vers son pommeau : le bois se transformait en une lame aiguisée.
— Voyons si tu seras capable de dire des mots doux sans ta langue, fermier !
Toujours étendu sur le sol, il se pétrifia sous les menaces de la matriarche. Mais Neige n’était plus sous l’emprise de sa famille, Dimo était hors de danger. Il ferma les paupières, presque serein, en attendant son châtiment.
Son cœur tambourinait aussi vite que les sabots de son cheval lorsqu’il revenait du marché. Ce marché… Il l’avait pourtant haï. Ses odeurs nauséabondes, ses vendeurs condescendants, et les méprisables argentiers du roi. Maintenant, il aurait tout donné pour retourner sur la grève, mener une vie normale, éloignée du macabre des bois.
Il referma ses doigts sur la terre mouillée. Et c’est ainsi qu’il le sentit. D’abord, il ne perçut qu’une vibration ténue au milieu de sa paume. Mais bientôt, la secousse voyagea dans ses avant-bras, puis s’insinua aux quatre coins de sa peau.
— Nadejta ! s’écria la vieille dame dans la nuit.
Kliment rouvrit les yeux, maintenant conscient que le sol tremblait franchement. Son sang se glaça. Au-delà des trois mercenaires qui s’étaient figées, le regard perdu vers l’arrière ; au-delà de la table antique où Dimo gigotait en silence, intrigué par la scène qui se déroulait devant lui ; Neige flottait au-dessus du sol, la lumière de la pleine lune éclairant son flanc gauche dénudé. Ses bras sveltes levés vers les cieux et ses pieds pointés vers le sol, la jeune fille répliquait la position du Christ perché sur sa croix. Ses cheveux oscillaient paisiblement au gré du vent, tandis qu’au sol, ses sœurs et sa mère tentaient de conserver leur équilibre pour ne pas tomber sous les secousses violentes de la terre.
Kliment n’essaya pas de se relever. Il perdait son regard sur le visage dur de Neige dont les lèvres remuaient sans un bruit.
— Qat cataro-la ? Tisodet-yoaxis ? cracha l’immonde vieillarde à l’intention de sa plus jeune fille. La tetrata rity xadyx yoaxis.
En guide de réponse, des racines profondément enfouies dans le limon jaillirent de la terre, à l’image d’un serpent qui surprend sa proie. Souples et rapides, les frondaisons s’élancèrent sur les sorcières de l’ombre. Aucune racine ne semblait s’intéresser à lui. À la place, elles fagotèrent les trois mercenaires du Diable qui éructaient leurs propres mots assassins à l’encontre de l’ange flottant à la lueur de la lune.
— Vous l’avez dit vous-même, Metret.
Kliment sursauta en entendant la voix vibrante de sa bien-aimée s’exprimer en bulgare à travers le vacarme. Il aurait pourtant juré que ses lèvres pulpeuses continuaient à profaner des incantations.
— Pour L’invoquer, je dois rompre la connexion entre la Magie de la Mort et la Magie de la Terre. Mon choix est fait : en me libérant de vous, je mettrai à jamais un terme à Madwit ot Olarett.
— Petite ingrate, beugla la vieillarde, en tentant en vain de se libérer de l’emprise des racines qui sinuait sur la boue grise. Imilenn ne s’offrira jamais à toi. Jamais ! Ja…
Kliment détourna les yeux quand la canne métallique traversa la chevelure grisonnante de la matriarche pour ressortir entre ses lèvres entrouvertes. Ç’avait sans doute été le sort qu’elle lui avait réservé. Les cris affolés des deux sœurs de Neige percèrent la nuit.
— Quant à vous, mes sœurs, continua cette dernière. Je vous réserve un sort bien moins rapide. Vous qui avez abandonné Letret, elle vous reprendra malgré vous.
D’un même mouvement furtif, les racines se nouèrent de nouveau en regagnant les profondeurs. Les injures et les pleurs s’évanouirent bientôt sous la poussière grise et humide qui suça ses trois victimes jusqu’aux tréfonds de la terre.
Seul le souffle du vent faisait crisser les feuilles des arbres. Dimo avait trouvé réconfort au bout de son pouce, qu’il suçotait en luttant contre le sommeil. S’il n’y avait pas eu le corps nu et pur de Neige toujours en suspens en dessous de la toile céleste, personne n’aurait pu suspecter qu’un triple meurtre chargé de magie ancienne venait d’avoir lieu.
Tremblant, Kliment se releva, d’abord étourdi par ce à quoi il avait assisté. Plus que la peur, c’était l’étonnement qui l’empêchait d’avancer davantage. Après tout, il ne serait peut-être pas encore en vie sans l’intervention de Neige, aussi brutale et définitive fut-elle.
Il fallut encore quelques secondes à Kliment pour atteindre la table antique. Ses coudes le faisaient atrocement souffrir depuis qu’ils avaient amorti sa chute.
Dimo dormait, épuisé par les émotions fortes de la nuit. Soulagé, son grand frère l’emmitoufla dans le foulard et le plaça tout contre son cœur. Puis, il leva les yeux vers Neige, immobile au-dessus de sa tête. Son regard fuit les parties les plus intimes de la jeune fille. Il avait pourtant tellement désiré pouvoir les admirer un jour. Mais pas maintenant, pas ainsi.
— Neige ! s’exclama-t-il.
Presque aussitôt, la jeune sorcière sortit de sa torpeur et lévita de moins en moins haut, réveillée par l’appel de son amant. Elle tenta de poser le pied sur la table antique, mais elle perdit l’équilibre et s’écroula sur la surface plane de l’autel.
Kliment retira ses haillons déchirés et recouvrit sa bien-aimée pour qu’elle n’ait pas froid.
— Les Disciples d’Imilenn ne ressentent pas le froid, résonna une fois de plus la voix de Neige dans sa tête.
Le jeune homme sourit. C’était peut-être une manière peu conventionnelle de communiquer, mais au moins, elle communiquait : elle vivait.
— J’ai eu si peur, avoua-t-il en la serrant contre lui.
— Dimo… Ton petit frère. Si tu n’étais pas arrivé à temps, je l’aurais tué. Je l’aurais donné en offrande à Imilenn. Un Innocent pris par un Innocent…
Kliment secoua la tête.
— Ce n’est pas arrivé, Neige. Tu as réussi. Tu n’as pas cédé à ta famille. Tu es restée pure.
Les jeunes amoureux s’étreignirent davantage. Tous deux savaient que c’était la force de leur amour qui avait sauvé Dimo. Qui les avait sauvés, eux. Kliment s’assura que le foulard où reposait son petit frère était solidement accroché à son épaule, enfin, il referma délicatement sa chemise sur la poitrine de Neige en l’aidant à se redresser. Elle rit malgré elle lorsqu’il lui effleura le cou.
Les deux amoureux baissèrent les yeux en réponse à un léger tintement sur la roche de l’autel : la bague noire tournoyait à la lueur de la lune.
Lorsqu’elle se fut immobilisée, Neige l’analysa du regard, puis reporta son attention à Kliment. Un peu embarrassé, il comprit que l’anneau était malencontreusement tombé de sa poche lorsqu’il avait revêtu sa bien-aimée.
— C’est… La bague de ma mère, avoua-t-il. Elle m’avait fait promettre de la garder pour celle que je choisirais pour femme.
Le jeune homme sentit une puissante montée d’adrénaline dans ses veines. La gorge sèche, il leva les yeux vers Neige. Celle-ci resta d’abord silencieuse en contemplant toujours le bijou sur l’autel. Puis, elle croisa le regard de Kliment, un sourire incontrôlé aux lèvres. Le jeune fermier se sentit fondre.
— Tu m’as… Choisie ? articula la jeune fille avec difficulté.
La communication directe restait un défi pour elle. Mais aucun des deux amoureux n’avait désormais besoin de mots pour comprendre le lien qui les unissait à présent. Kliment sentit les larmes s’inviter au bout de ses paupières.
— Bien sûr que je t’ai choisie, Neige…
Il prit une profonde inspiration avant de prendre la bague entre son pouce et son index. La tâche ne fut pas facile, tant ses doigts tremblaient de joie, de peur, de subjugation. D’amour.
Instinctivement, la jeune fille lui présenta sa main droite. Comme une évidence. Ils désiraient ne faire qu’un, pour toujours et à jamais. Que pouvait bien peser cet Imilenn contre l’éternel amour entre ces deux êtres uniques ?
— Neige… Oh, ma Neige. Tu n’as pas eu besoin d’user de magie pour m’ensorceler. Je ne sais pas ce que l’avenir nous réserve, maintenant. Mais ce que je sais, c’est que je te protégerai contre vent et marée, contre le froid, même si tu ne le crains pas.
— Kliment…
— Je t’aimerai d’un amour véritable et sincère pour combler le vide laissé par ta famille. Nos enfants seront élevés dans la joie et le sens du bien.
— Mon Kliment…
— Neige. Nadejta, réussit-il enfin à prononcer.
Les larmes de joie coulaient également sur les joues de la jeune fille désormais.
— Me ferais-tu l’honneur de devenir ma femme ?
Il l’avait dit. Le cœur de Kliment s’emplit d’un délicieux cocktail lorsqu’il vit Nadejta osciller de la tête, le regard perdu sur la bague. Il n’y tenait plus. Il fallait qu’il l’embrasse. Inexorablement, leurs lèvres se rencontrèrent en une explosion de chaleur et de passion. Même torse nu dans l’obscurité, le jeune fermier ne ressentait pas la froideur de la nuit. Seule Neige comptait à présent. Qu’elle fût humaine, sorcière, ou ange, elle était sienne, et il était sien.
Leurs larmes chaudes se mêlèrent à leur baiser humide. Kliment huma l’odeur enivrante de sa future femme, un doux mélange de fraises des bois et de charbon encore brûlant.
Sans se concerter, ils mirent fin à leur premier baiser, pour conclure leurs fiançailles. Kliment saisit délicatement la main de Neige et fit glisser l’anneau noir le long de son annulaire. Il y avait sa place.
— Par cet anneau, je te fais mienne.
— Kliment… It dametera la !
Le fermier prit le visage de sa fiancée entre ses mains. Malgré la joie, ses larmes ne s’asséchaient pas. Il aurait préféré que leurs premiers instants comme futurs époux ne se fassent pas dans les pleurs, mais il savait que c’était l’émotion de son ange qui parlait.
— Kli… Kliment…
— Je suis là, je n’irai nulle part, lui murmura-t-il, euphorique, lui aussi.
Elle secoua la tête fébrilement. Son sourire disparut pour laisser place à un rictus. Elle libéra son visage des doigts de son amoureux et le plongea dans ses propres mains.
— Que… Que m’arrive-t-il ?
— Neige ?
Le feu ne brûlait plus, désormais, mais il parvint à voir à la lumière de la lune que Nadejta s’était remise à trembler. L’estomac serré, il tentait d’écarter les doigts de sa bien-aimée pour voir son visage.
— Je… J’ai mal !
La gaieté laissa place à l’inquiétude, et l’inquiétude à l’effroi. Kliment dévoila plus brutalement qu’il ne l’aurait voulu les yeux de Neige… Et un frisson serpenta tout le long de sa colonne vertébrale.
Ce n’était plus des larmes chaudes qui couvraient le visage de la jeune fille, mais un flot de liquide épais et écarlate. Du sang. Elle pleurait du sang qui s’écoulait de ses paupières à son nez.
— Nadejta !
L’ange tenta de parler, mais un puissant jet pourpre remplaça le moindre son avant d’éclabousser les jeunes fiancés. Kliment comprit avec effroi qu’elle s’étouffait.
— Non !! Pitié, pas ça !
Que se passait-il ? La vieillarde avait-elle prononcé une condamnation à mort dans ses derniers soupirs pour s’assurer que Neige la suivrait dans la tombe ?
Tout en répétant désespérément le nom de sa bien-aimée, il s’aperçut qu’une source de lumière ténue se reflétait sur la mare de sang. À court de souffle, son amoureuse s’écroula, prise de violents tremblements, sur l’autel. Kliment suivit la petite lueur orangeâtre qui accompagna la chute de Neige. Enfin, son regard se fixa à quelque chose : la bague luisait dans la nuit.
Dans un hoquet mêlé d’effroi et de surprise, il fit le tour de l’autel en protégeant la tête de son frère contre d’éventuels chocs et tenta d’arracher l’anneau, désormais brûlant, du doigt de Nadejta. Malheureusement, le liquide poisseux laissait glisser ses propres doigts sur le bijou, interdisant toute prise.
Comment était-ce possible ? Cette bague appartenait à sa mère ! Il l’avait vue la porter ! Elle la lui avait donnée en main propre. Et pourtant, c’était bien l’anneau qui paraissait tuer celle qu’il aimait !
Les rainures de la table antique s’emplissaient du sang sacré de sa bien-aimée sans qu’il ne puisse rien faire. Dimo s’agita contre sa poitrine, et il lui lança un regard tendre malgré l’horreur de la situation. Tout ça ne serait jamais arrivé s’il avait écouté son père ! S’il avait laissé l’anneau à Dimo… S’il avait pris le poignard du forgeron.
Horrifié, Kliment se souvint de l’histoire de l’artisan qui avait perdu sa fille… Comment il avait fait venir une pierre rare d’Asie capable de neutraliser la magie des sorcières.
« Fou de chagrin, il a taillé toute sorte de bijoux, d’outils, d’armes pour protéger notre voisinage. » avait dit sa grand-mère.
— Non…
Le jeune homme se laissa tomber au chevet de Nadejta dont les convulsions devenaient de moins en moins fréquentes, alors qu’elle s’éteignait peu à peu. Kliment comprit : le poignard n’avait pas été le seul objet fabriqué par le forgeron. L’anneau de sa mère devait, lui aussi, être fait de tourmaline ! Une pierre fatale aux sorcières.
Le jeune homme ne sentit presque pas l’étreinte légère de Neige. Pour autant, il se pencha sur l’autel et croisa le regard effrayé de sa bien-aimée.
— C’est… Ma faute… sanglota-t-il.
— N… Non…
— Je n’aurais jamais dû prendre la bague.
Neige resserra son étreinte et l’obligea à replonger ses yeux dans les siens. Sur sa bouche, sous le rouge de son sang, se devinait la teinte bleue de ses lèvres. La vie la quittait.
Ce fut sa voix claire et enchanteresse qui retentit de nouveau dans l’esprit de Kliment.
Lorsque l’Étoile matinale avalera sa sœur de sang…
Que la Magie de la Mort rompra avec celle de la Terre,
Et qu’un Innocent prendra la vie d’un Innocent,
Alors, Imilenn s’élèvera des Enfers.
Le jeune homme ne sentit bientôt plus les doigts de sa fiancée sur sa main, mais le liquide visqueux qui habitait maintenant la surface de la table antique. La bague noire émit un tintement lugubre en s’écrasant contre le sol. Plus rien ne l’aidait à lutter contre la gravité : le corps de Nadejta n’était plus que sang et viscères dégoulinants le long de la roche millénaire.
Kliment se laissa tomber en arrière en retenant son frère dans ses bras. Elle s’en était allée. Il avait voulu lui donner sa vie, pas prendre la sienne. Il était un meurtrier à présent.
Le jeune fermier ne remarqua pas la nouvelle craquelure dans la table d’où émanait une lueur rouge et ténébreuse. Ce n’est que lorsque l’autel se brisa en deux en une explosion de rayons flamboyants qu’il comprit enfin les derniers mots de sa fiancée.




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